Journée d'études "Politiser le care : quelles pratiques, quelles théories?", 8 février 2011



A la fin de son livre, Un monde vulnérable, Joan C. Tronto esquissait les pistes de travail qui lui semblait ouvertes par la thèse développée dans son livre, selon laquelle le care devait être compris comme un processus recouvrant des activités sociales complexes, aussi centrales pour le maintien des subjectivités et de l'organisation sociale qu'invisibles et marginalisées. Elle écrivait ainsi : « se contenter de poser un idéal moral du care ne suffira pas à rendre le monde plus attentif ; nous devons être capable de traduire cet idéal moral en pratique. Dès lors, morale et politique doivent interagir pour accomplir ce changement (...) Dans notre culture, nous ne serons capables de transformer le statut du care et le statut de ceux qui font le travail de soin que si nous l'envisageons sous un angle politique. »[1]

Les débats récents dans l'espace public français relatifs à la pertinence politique du concept de care, notamment en raison des contresens et des malentendus qu'ils ont été l'occasion d'exprimer, confirment l'importance d'une réflexion consacrée à la fois à la pertinence politique de la perspective du care et aux modalités de la traduction politique que Tronto appelle de ses vœux. Ce colloque voudrait justement partir de la suggestion de Tronto en s'interrogeant sur les modalités d'une politisation du care. Si l'on reprend l'analyse de Tronto, cette politisation peut s'opérer selon plusieurs modalités théoriques que nous chercherons à explorer et à confronter. Dans un premier temps, elle implique de poursuivre le travail commencé par Tronto dans Un monde vulnérable consistant à mettre en évidence, contre leur marginalisation, la centralité et la complexité sociales des activités de care ; dans un deuxième temps, elle implique de réfléchir aux institutions dans lesquelles se pratiquent le care et qui forment le contexte plus ou moins favorable à la mise en œuvre d'un care adéquat ; enfin dans un troisième temps, elle implique de s'interroger sur le type de théorie politique qui serait susceptible de médiatiser la traduction politique de l'éthique du care telle que l'a défini Tronto. Ces trois directions constitueront les trois axes problématiques autour desquelles les interventions pourront s'organiser.

 

(1)   Le care : un concept utile pour analyser autrement les activités sociales ?

Ce premier axe cherchera à interroger la fécondité de l'approche du care quand il s'agit de décrire des activités sociales dont la finalité coïncide avec celle que Tronto assigne aux activités de care (« maintenir, réparer et perpétuer notre monde »). Traditionnellement, le concept de care est utilisé pour repenser les activités de soin aux plus vulnérables, que ce soit dans la sphère domestique ou en institution. Tout en étant ouvert à des contributions explicitant l'intérêt et les limites de la perspective du care pour penser ces activités, on privilégiera ici des contributions qui s'intéressent à l'intérêt de l'approche du care pour penser des activités sociales qui, tout en rentrant dans la définition de Tronto, font encore rarement l'objet d'une analyse en termes de travail de care. L'enjeu de ce premier axe sera ainsi de faire travailler la conception holiste de Tronto et la critique qu'elle comporte à l'égard des représentations traditionnelles du care en interrogeant la capacité du concept à éclairer des pratiques sociales complexes qu'on pense encore peu en France par le biais du care : le travail social, l'éducation, l'urbanisme, l'écologie, mais aussi pourquoi pas la police.  

 

(2)   Le care : quels contextes, quelles institutions ?

S'il est exact, comme le soutient Tronto, que le care constitue un processus social complexe, impliquant une temporalité longue et une coordination entre des acteurs pluriels, il semble que les analyses qui recourt à la perspective du care continuent de privilégier l'étude de micro-relations de care, mettant en face-à-face pourvoyeur et bénéficiaire de care. Ce deuxième axe voudrait au contraire interroger la capacité de la conception holiste du care à nous permettre de penser des processus sociaux complexes en mettant au centre de l'analyse la question des contextes institutionnels dans lesquels se pratiquent le care. Il s'agira notamment de se demander ce que les institutions font au care - autrement dit les types de contraintes qu'elles imposent au travail de care, que ce soit pour les travailleurs ou pour les bénéficiaires et comment ces contraintes favorisent ou au contraire compromettent l'effectuation d'un care adéquat ; inversement, il s'agira de se demander ce que l'approche en termes de care font à l'analyse du fonctionnement des institutions en s'interrogeant notamment sur les perspectives critiques et transformatrices qui découle de la conceptualisation des institutions en termes d'institutions de care. On pourra ici s'intéresser par exemple aux institutions que sont la famille, l'école, les institutions de soins, les institutions du travail social mais aussi et plus largement l'Etat social lui-même.


(3) Politiser le care : quelles alliances théoriques ?

Ce dernier axe cherchera à déterminer quelles alliances théoriques seraient susceptibles de favoriser la traduction au plan politique de la normativité du care. Relativement au programme esquissé par Tronto, c'est sans doute ce versant qui a pour le moment fait l'objet du moindre développement. Si les dimensions heuristiques et critiques de la perspective du care auxquels renvoient les deux premiers axes ont suscités un grand nombre de travaux en sciences sociales et en philosophie sociale, il semble qu'on ne puisse pas en dire autant de la partie normative du programme de Tronto. Tronto souligne pourtant l'importance d'une théorie politique du care capable de penser les problèmes que doivent affronter les pratiques de care tels que le paternalisme, l'altérisation des bénéficiaires ou l'irresponsabilité des privilégiés. Dans le cadre de ce dernier axe, on pourra évidemment s'interroger sur les difficultés d'une telle traduction, auxquelles font vraisemblablement celles que soulève l'idée d'une « société du care ». Mais on cherchera également à interroger la pertinence et les limites des alliances théoriques jusqu'à présent envisagées entre la perspective du care et des théories politiques centrales dans le paysage théorique contemporain, telles que la théorie de la justice (Kittay, Engster), la théorie des capabilités (Nussbaum), la théorie de la reconnaissance (Honneth) ou la théorie néorépublicaine. On pourra également s'interroger sur la validité d'un rapprochement entre la perspective du care et des traditions politiques qu'elle pourrait permettre de revisiter sous un jour nouveau, telles que le marxisme, le solidarisme ou le socialisme. 

[1] Tronto, J., Un monde vulnérable: pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009, pp. 201-202 ; 206.


Comité d'organisation

Marie Garrau (Université Paris Nanterre) et Alice Le Goff (Paris Descartes). Avec le soutien du Laboratoire Sophiapol

Date:


Mardi 8 février 2011, de 9h00 à 18h00

Lieu:


Bâtiment T, salle 237

PROGRAMME

Matinée : Le travail de care en contextes.

 9h00 : Alice Le Goff (Université Paris Descartes/GEPECS) et Marie Garrau (Université Université Paris Nanterre/SOPHIAPOL): « Introduction : Politiser le care ? Enjeux et perspectives »

9h30-10h15 : Marie Gaille (CERSES/CNRS/Université Paris Descartes) : « Pourquoi parler de situation de vulnérabilité ? »

10h15-11h : Aurélie Damamme (Université Paris VIII/GSPM) : « Handicap et autonomie : perspectives croisées du care et des disability studies. » 

Pause

11h15-12h : Marc Bessin (IRIS/CNRS/EHESS) : « La présence sociale pour politiser le care : temporalités et genre dans la résistance des travailleurs sociaux à l'esprit gestionnaire » 

 12h-12h45 : Marianne Modak (Haute Ecole de Travail Social et de la Santé/EESP) : « Entre mesure et démesure, les dilemmes de la mise en visibilité du travail de care : l'exemple d'un métier en voie de professionnalisation, assistant·e social·e. »


Après-midi : Care et politique(s).

14h30-15h15 : Claude Martin (Université Rennes 1/CRAPE/EHESP) : « L'approche des politiques du care dans les régimes de protection sociale européens. »

15h15-16h : Fabienne Brugère (Université Bordeaux III/CREPHINAT) : « Quelle politique du care dans un monde néolibéral ? »

Pause

16h-15-17h : Estelle Ferrarese (Université de Strasbourg/LCSE) : « Le politique vu des théories du care et des théories de la reconnaissance. »

 17h : Discussion finale



Iconographie : Ernest Pignon-Ernest,
La Dame de Martigues, In situ II, 1982 (avec l'aimable autorisation de l'artiste)

Mis à jour le 25 août 2011